http://www.nouveleconomiste.fr/1386/1386-paiement-electronique.html
Le geste paraît aussi simple que payant : sortir son téléphone portable pour régler de menus achats, bien plus facilement qu’avec quelques pièces de monnaie ou sa carte bleue. Ce n’est plus de la prospective. A peine de l’anticipation : dans quelques mois cette facilité sera à la portée des consommateurs français comme elle l’est déjà dans l’empire du Soleil-Levant. Au Japon, ce ne sont plus des produits digitaux mais des produits physiques ou des services qui se vendent le mieux grâce au mobile depuis 2005. Produits de marque ou DVD, le total du marché s’élève à 1,5 milliard d’euros par an. “On approche son téléphone d’une borne, on tape son code, et le paiement est réalisé en toute sécurité”, explique François Loos, ministre délégué à l’Industrie. Cette opération simplissime met en jeu des acteurs aux intérêts parfois peu convergents : les opérateurs de télécoms et les banques quand il s’agit de trouver une clé de répartition aux nouveaux revenus de cette manne téléphonique.
“L’arrivée du sans-contact”
Comme dans toute guerre, il y a un fait déclencheur, “l’arrivée du sans-contact”, souligne Jacques Sénéca, président d’Eurosmart et de Gemalto pour l’Europe. Grâce à une puce NFC (Near Field Communication), le téléphone mobile se mue en carte bancaire communiquant par radio avec un terminal de paiement, éloigné de quelques centimètres. Ce scénario est en test à Strasbourg, auprès de centaines d’utilisateurs et de commerçants : l’application de débit du Crédit Mutuel est placée sur la carte SIM des opérateurs NRJ Mobile et SFR.
Dans la foulée, se sont réunis autour d’une table le Crédit Mutuel, la BNP, les trois opérateurs cellulaires hexagonaux et les deux leaders internationaux des services de paiement, MasterCard et Visa, afin de définir les standards sécuritaires de l’application bancaire dans la carte SIM. Cela ne règle pas l’essentiel, le futur modèle économique. Comment l’opérateur sera-t-il rémunéré ? Loyer pour la mise à disposition d’espace sur la carte SIM ? Pourcentage sur le paiement ? Rémunération au téléchargement, au SMS, via le trafic supplémentaire généré ? “Le coût pour le consommateur sera exactement le même que pour une carte bancaire”, révèle Bernard Sadun du Crédit Mutuel, qui ne voit qu’un changement de support. “Au Japon il existe un système de commission au profit de l’opérateur lié à la consommation de crédit, mais le procédé reste opaque. L’opérateur gagne surtout un élément de rétention du client”, déclare Patrice Nordey, responsable du développement du Département Asie de l’Atelier.fr BNP-Paribas, qui souligne l’entente plus aisée au Japon : “ les opérateurs n’utilisent pas la carte SIM comme carte à puce pouvant stocker des données. Elle ne sert qu’à héberger l’application de paiement d’une seule banque.” Chaque banque fournit sa carte SIM, incompatible avec les autres, ce qui ressemble plus à un portemonnaie électronique. Les accords entre deux acteurs sont plus aisés. La volonté française d’un paiement universel est nouvelle : l’utilisateur peut via son portable payer ses achats, quelle que soit sa banque, à condition que le commerçant dispose d’une borne. Cela suppose une nouvelle répartition financière. “Le pourcentage sur les transactions n’est pas exclu, surtout si la solution réduit les risques pour les banques”, explique-t-on chez Bouygues Telecom comme le note Jean-Pierre Blettner dans 01 Réseaux. Position qu’en revanche le Crédit Mutuel écarte : “le paiement ne fait pas appel à la fonction téléphone.”
L’entente cordiale forcée
Devant tant de gourmandise, les banques pourraient gérer leur propre composant de sécurité dans le mobile. L’Américain SanDisk propose ainsi la carte de mémoire Trusted Flash embarquant une application bancaire dans le mobile, et “dont un pilote sera expérimenté en 2007 en Asie”, rappelle Pascal Caillon, en charge des contenus chez SanDisk. Les établissements financiers ont toutefois un handicap : ils ont du mal à assurer le service après-vente de matériel informatique, comme l’a démontré l’expérience Cyber-Comm, système de sécurisation des paiements sur Internet. L’introduction d’Eurochèque et de la carte EC direct ont échoué en France, tout comme le porte-monnaie électronique Monéo. Enfin, même si l’application bancaire est téléchargée dans un composant indépendant, “c’est tout de même la carte SIM qui arbitre les accès à la puce NFC pour communiquer vers l’extérieur”, indique Pascal Caillon. Dès lors, les opérateurs sont en position de force. Pourraient-ils s’affranchir des banques, en créant leur propre établissement de paiement ? Ils s’appuieraient sur le nouvel espace unique des paiements en euros (SEPA) qui harmonise les transferts financiers euros entre les pays membres (virements, prélèvements, CB) afin qu’un paiement transfrontalier soit traité avec la même rapidité et sécurité qu’un paiement domestique. L’expertise des banques en matière de moyens de paiements et de gestion du risque les en dissuade. Les opérateurs ne souhaitent pas entrer seuls dans des logiques de confidentialité et de sécurité d’un domaine “qui sera le prochain terrain de jeu des pirates mobiles en 2007”, d’après Bob Egan dans un rapport de TowerGroup Research.
L’enjeu du post-paiement
Le prépaiement – porte-monnaie électronique avec un compte courant déjà débité – s’est un peu développé en France sur des niches comme les parcmètres. Concernant le post-paiement – ligne de crédit que l’on peut dépasser – François Loos évoque une “possible généralisation à l’ensemble du pays d’ici à 2009”... à condition que “les acteurs s’accordent sur un écosystème dans lequel chacun s’y retrouve”, clame-t-on chez SFR. Toutefois les experts d’ABI Research recommandent aux opérateurs de ne pas se focaliser sur les paiements : le mobile servira à d’autres applications sur lesquelles ils pourront percevoir une rétribution. “Les clients attendent plusieurs produits sur leur mobile, comme plusieurs cartes de paiement dans leur portefeuille. Ils veulent aussi de la billetterie de transport, de spectacle, des cartes d’accès ou de fidélité”, souligne-t-on chez Orange. Chaque émetteur de carte doit pouvoir placer son application sur la carte SIM. Ceci vient tempérer les discussions qui s’annoncent mouvementées.